![]() |
Interview par Firmin Mutoto Luemba RAY LEMA
|
Ray Lema : « Nous sommes également un
scandale culturel ! »
Pour l’artiste congolais, la musique est un facteur de développement
mardi 6 juillet 2004
Etat des lieux de la musique africaine, congolaise, et
de sa propre carrière, Ray Lema jette son regard critique du musicien sur une
société africaine où les dirigeants n’ont toujours pas compris que la
musique est un art et un facteur de développement pour le continent. Interview.
Par Firmin Mutoto Luemba
C’est un « chercheur » en musiques, académicien
de sons nouveaux, ancien directeur musical du Ballet National du Zaïre qui nous
a ouvert ses portes. Autour de « Mizila », son premier disque en
solo (entièrement instrumental), de sa carrière, des espoirs. Et de ses coups
de gueule aussi. Contre les aînés. De la part d’un artiste qui se veut désormais
seul sur scène et sur disque, aussi vrai qu’il s’appelle...Ray Lema !
Détendu !
Afrik : D’où vous vient toute votre
inspiration ?
Ray Lema : L’inspiration d’un musicien vient
d’un coté de son parcours et de l’autre de son environnement. Il serait
trop long d’expliquer ici tout mon parcours. Quant à mon environnement,
j’ai cette chance de pouvoir évoluer dans beaucoup de milieux. Je collabore
facilement avec des Africains de différents pays et je collabore avec des
musiciens issus de différents univers. Les unes sortant du classique, les
autres du monde du jazz ou des musiques traditionnelles. C’est ce qui me
permet d’évoluer. Mon dernier album est très important : il représente
l’idéal humain de l’artiste. Il existe mille idéaux différents pour
devenir musiciens. Cela va du désir de séduire sa voisine jusqu’au désir de
chercher son Dieu. Personnellement, je cherche mon Dieu. Je suis religieux mais
je ne suis ni catholique ni protestant. Ma religiosité se trouve dans la
musique.
Afrik : Vous avez des goûts musicaux très
éclectiques...
Ray Lema : C’est là qu’intervient l’idéal
justement. Pour moi, Dieu, c’est le tout. Je reste toujours ouvert à tout.
Les gens croient que je suis un chercheur. Mais tout ce qui m’est arrivé dans
la musique, je ne l’ai pas cherché : on est toujours venu me prendre. Et
ce depuis le Ballet national du Zaire.
Afrik : Parlez-nous de cette épisode de
votre carrière
Ray Lema : Le Ballet National a été le grand
tournant de ma vie parce qu’avant ça, je venais d’un univers musical très
occidentalisé. Le Ballet National m’a permis de faire le tour de ce grand
pays qu’est le Congo (RDC, ndlr), ce qui n’est pas évident pour un
musicien. J’ai eu la chance d’être payé pour aller de localité en localité.
Ce que j’ai découvert est tellement énorme que ça a fait de moi ce que je
suis aujourd’hui. Un de mes rêves est d’ailleurs d’y faire voyager des
artistes et de faire comme dans un tour du Congo. C’est hallucinant ce que
j’y ai trouvé comme richesse culturelle ! On dit souvent que nous sommes
un scandale géologique mais nous sommes également un scandale culturel !
Malheureusement, les musiciens congolais ne le savent pas et on ne leur a pas
donné les moyens de le savoir.
Afrik : Qui ne le leur donne pas ?
Ray Lema : Nous, les aînés ! En parlant d’aînés,
c’est avant tout de nos gouvernants dont je parle.
Afrik : Vous les artistes, ne pouvez-vous pas
conscientiser ces dirigeants ?
Ray Lema : Aucun dirigeant africain n’a de rêve
pour son peuple ! Le seul rêve qui leur a été inculqué est celui du
pouvoir économique. Ce qui est un faux rêve. Car l’économie dominante est
celle de l’Occident. Nos dirigeants ne rendent pas encore compte de ce que
nous, agents culturels, pouvons apporter !
Afrik : « Mizila », le nom de
votre mère, est aussi le titre de votre dernier album. Pourquoi ?
Ray Lema : Je voulais remercier cette femme qui a tout
fait pour moi. Musicalement, je suis trop sophistiqué, à cause de tout ce que
j’ai joué. Or, comme il s’agit de ma première expérience de piano solo,
j’ai voulu avoir dans ma tête une personne simple que j’aime, qui puisse me
garder dans une inspiration simple.
Afrik : Pourquoi avoir fait le choix de faire
un album entièrement instrumental ?
Ray Lema : Parce qu’il est important que nous,
Africains, commencions à vibrer par la seule force de la musique, sans parole.
De telle sorte que chacun y apporte ses propres rêves. Quand j’écoute les
messages chantés par des artistes de chez nous, il n’y a que des histoires de
jaloux, de rivaux amoureux ! Que fait-on alors de tous ces enfants qui
grandissent en écoutant ces paroles matin et soir ? C’est donc aussi
pour sortir de ce cercle que j’ai proposé cet album instrumental.
Afrik : Pourquoi un tel album seulement
maintenant ?
Ray Lema : Cela n’est qu’un début. Vu toute la
presse que « Mizila » a généré, cela me donne envie de continuer
sur la même lancée. Ce premier projet a été simple, mais le second sera corsé !
Afrik : Que vous reste-t-il à faire dans ce
métier ?
Ray Lema : (Un rien souriant).Un compositeur classique
avait dit : « Plus on grimpe sur la montagne, mieux on voit jusqu’où
l’on peut aller. Et c’est effroyable ce qui reste à faire ! ».
Afrik : Les artistes africains ont pris
d’assaut les grandes salles parisiennes ces dernières années. Qu’en
pensez-vous ?
Ray Lema : Les musiciens africains se portent bien, il
y en a de plus en plus qui peuvent s’approprier le monde. Ils ne sont plus
coincés dans un langage. Certains d’entre eux ont atteint un tel niveau de maîtrise,
qu’ils ont acquis une dimension internationale.