ALLAN HOLDSWORTH  

Portrait jazzman mai 2004

H le maudit

Surtout connu pour son toucher legato et ses longues phrases rapides, Allan Holdsworth reste un géant méconnu de la guitare issue du jazz-rock. La sortie de "Then", un album inédit, enregistré en concert en 1990, devrait remettre les pendules à l'heure. Flash­back et réhabilitation.

Alors que ses pairs occupent régulièrement le devant de la scène médiatique, Allan Hold­sworth reste depuis toujours à l'écart des projecteurs; le pu­blic ignore jusqu'à son nom ("Allan qui 7") et la critique le boude, ne voyant en lui - au mieux... - qu'un guitariste surdoué, enfermé dans un style dépassé. Une absence de re­connaissance particulièrement injuste pour ce musicien réso­lument hors normes, considéré par les initiés comme l'un des plus grands maîtres de la six cordes, au point d'être cité en référence par des artistes aussi divers que Larry Coryell, Carlos Santana, Eddie Van Halen, Joe Zawinul, Sylvain Luc ou encore Frank Zappa... Ce statut si singulier, Holdsworth le doit d'abord à sa démarche émi­nemment non-conformiste qui l'entraîne dès le départ en dehors des sentiers battus, aux frontières du rock et du jazz, deux pôles réputés antino­miques entre lesquels il ne cessera jamais d'osciller.

Très jeune, cet Anglais taci­turne s'ouvre à la musique grâce à son père, un pianiste amateur, féru de jazz. Mais alors qu'il rêve de jouer du saxophone, on lui offre une guitare, instrument qu'il adopte à contre-cœur, et assez tardi­vement, vers dix-sept ans. Et comme il aime découvrir et comprendre les choses par lui-même, il apprend seul, à l'oreille, en grignotant des con­seils auprès de son père, en refusant de se brider par le solfège (aujourd'hui encore, il ne sait pas lire la musique !). C'est sur ces bases qu'il bâtit très tôt son style surprenant, en pur autodidacte, cherchant d'emblée sa "voix" intérieure au lieu de calquer des schémas tout faits: avec des doigtés inédits, il construit à la guitare des accords complexes pour retrouver les couleurs des renversements pianistiques qu'il entend. Et pour approcher le phrasé du saxophone, il déve­loppe un jeu rapide tout en legato, gommant les attaques et utilisant la saturation de son amplificateur pour moduler et prolonger ses notes. Un jeu im­médiatement reconnaissable, incroyablement fluide et aé­rien, à l'extrême opposé du staccato d'un AI Di Meola ou d'un John McLaughlin, tout en arabesques et en envolées lyriques à la Coltrane (son "idole"), à mille lieues des clichés bop ou blues, qui lui confère très vite une réputa­tion de soliste de haut vol. Après des débuts discrets au sein de Nucleus et de Tempest, il traverse les seventies en participant à des enregistre­ments emblématiques de jazz­rock et de rock progressif avec Soft Machine (qui le met claire­ment en vedette sur "Bundles"), Tony Williams (une collabora­tion courte, mais intense et affective ment très importante), Jean-Luc Pont y, Gong et Bill Bruford (notamment pour le sublime One Of A Kind, joyau du jazz-rock à l'anglaise et le mythique disque éponyme du "super groupe" UK).

À l'aube des années 80, après avoir exploré des voies plus jazz avec divers musiciens anglais (le pianiste Pat Smithe, le batteur John Stevens ou encore son vieil ami Gordon Beck avec lequel il enregistre en duo le merveilleux "The Things You See"... à la guitare acoustique !), Holdsworth dé­cide de se concentrer sur sa propre musique au lieu de papillonner. Accompagné par Gary Husband, un jeune bat­teur bouillonnant, il enregistre "IOU", un album fondateur dans lequel il révèle sa face cachée, avec des compositions originales, à mi-chemin entre le jazz et le rock progressif, et, surtout. un jeu en accords d'une dimension véritablement orchestrale qui lui permet de se passer de claviers. Une di­mension qu'il va élargir quel­ques années plus tard avec la Synthaxe, un instrument élec­tronique à cordes très particu­lier servant à contrôler des synthétiseurs.

Depuis, Holdsworth continue de creuser son sillon contre vents et marées, toujours à la tête de sa propre formation, en jouant sa propre musique. Ce qui ne l'empêche pas de participer épisodiquement à d'autres projets (on le retrouve en invité sur de très nombreux albums depuis vingt ans), quand il s'agit d'amis ou quand la musique lui plaît, mais jamais pour des motifs commerciaux. À le croire, il préfèrerait travailler en usine plutôt que jouer une musique qui ne le touche pas! Il aurait ainsi refusé l'offre de Stanley Clarke qui souhaitait remonter un groupe de "super stars" jazz-rock. Et on raconte qu'il aurait même décliné une pro­position de Miles, qui lui aurait pourtant été bien utile...

Aujourd'hui, malgré un manque flagrant de notoriété - et de nombreux déboires avec certaines maisons de disques... -, Holdsworth reste fidèle à ses convictions. Grand amateur de bière et de vélo (deux "disciplines" qu'il pra­tique en expert), il poursuit sa quête sans faire la moindre concession aux modes et aux chapelles, le plus souvent en trio, une formule épurée avec laquelle il approche plus que jamais l'essence même du jazz. À près de cinquante-huit ans, ce puriste atypique éternelle­ment insatisfait (spécialement de lui-même...) mériterait bien qu'on lui accorde enfin la place qui lui revient.

Félix Marciano

 

CARLOS MAZA

"Etre révolutionnaire en musique, c'est ne jamais se répéter. La critique permanente, c¹est la loi de l'évolution. La loi de la révolution, c'est de constamment changer en construisant et non en détruisant."Carlos Maza ne croit pas si bien décrire sa carrière : depuis 1991, il a signé une petite dizaine de disques, qui témoignent chacun à sa manière de sa permanence dans le bouleversement immanent. En auto-production ou non, sur des labels indépendants ou sur des majors, en piano solo, en trio brésilien, ou encore avec la jeune garde cubaine, Carlos Maza multiplie les formules et formats, tout en conservant toujours ce qui fonde sa singularité : l'envie de changer le monde à la seule force de son poignet, par la grâce de son esthétique protéiforme, pour le moins "rhizomatique". Néanmoins, le jeune homme ne veut pas oublier d'où il vient, veut savoir où il va, sait où il en est. Pour lui, le 11 septembre reste attaché à l'année 1973, quand Pinochet fait chuter la démocratie au Chili. Il est né quelques mois plus tard : son père déjà en prison, sa mère bientôt en exil. Depuis, Carlos Maza a grandi entre la France, où il retourne régulièrement, et La Havane, où il s'est installé au tournant des années 80. C'est là qu'il a tout appris, formé aux rigueurs du Conservatoire de Guanabacoa, tout en étant à l'écoute des musiques populaires qui peuplent la grande île.

"A huit ans, je devais prendre le bus pour aller étudier. Trois heures aller et retour. Pendant le trajet, je refaisais le monde tout seul, je rêvais de musiques." Plus de vingt ans et bien des galères plus tard, le natif de Lautaro (un village de paysans indiens à 600 kilomètres de Santiago du Chili) est devenu un bon père de famille. Pour autant, Carlos Maza persiste et signe dans sa volonté de ne pas entrer dans les normes, ne veut pas se résoudre à ressasser les formes formolisées. Voilà ce qu'affirme depuis toujours la musique de ce janséniste pas très catholique, telle une utopie à l'oeuvre qui brasse large : savante et populaire, narrative et abstraite, sensuelle et intelligente, elle recèle de trésors mélodiques mais aussi témoigne d'une telle richesse rythmique... La tête surréaliste dans les étoiles mais les deux pieds bien plantés dans le champ de la réalité sociale, il construit au fil du temps un univers ouvert sur plus l'infini qui demeure solidement enraciné dans ses partis pris. Loin des bruits du monde, au coeur de la campagne cubaine où il a élu domicile, ce "dingue de musique" doublé d'un "forcené du travail" compose sans relâche sur son bon vieux piano Petrov. Une symphonie en chantier, un album dédié aux cordes, un autre à la musique chilienne "débarrassée de la vision exotico-folklorique d'"El Condor Pasa"", un "truc plus trash" baptisé "Support provisoire"... Et ainsi de suite. Jamais là où on l'attend, toujours au rendez-vous.

Certes, pas un album ne se ressemble, mais tous ressemblent bien à cette forte personnalité, touche-à-tous les instruments (il excelle comme pianiste, guitariste, flûtiste, saxophoniste...) et sans nul doute le plus brillant compositeur de la relève latino-américaine. Il se pose ainsi en héritier assumé des Brésiliens Egberto Gismonti et Hermeto Pascoal, deux auteurs avec qui il partage un même bon sens de l¹abstraction, une prosodie poétique qui vise à réunir en une écriture sophistiquée toutes les musiques d'Amérique latine, une virtuosité improvisée qui ne sombre jamais dans la banalité démonstrative. Pour autant, il connaît aussi tous les classiques de la musique cubaine : d'Ernesto Lecuona à Bola de Nieve, mais aussi tous ceux sortis du sérail du vieux son de l'Oriente. Boléro, charanga... Tout est matière première à nourrir son imaginaire. Pour preuve ultime, à l'écoute d'une formidable trova couchée sur le papier par le jeune Chilien, le redoutable et redouté expert Eliades Ochoa, l'homme sans qui Compay Segundo ne connût pas la troisième vie que l'on sait..., fut littéralement bluffé. "Ni Cubain, ni Chilien, juste latino-américain." Le slogan résonne dès la première phrase exposée. Voilà le fil conducteur de Carlos Maza, ce qui qualifie le mieux sa vision transversale du continent où il est né. C'est aussi là, plus au Nord, qu'a poussé le jazz, c'est sans doute pourquoi celui qui se définit comme "patriote du monde" a toujours entretenu un lien d'affection tout particulier avec la musique d'Ellington et de Monk... "La plus haute idée de la liberté d'expression et de création", selon lui.

Il revient toujours à cette musique, l'honorant de ses infidélités, la nourrissant de nouveaux ingrédients. C'est ainsi que pour ce nouvel album, Carlos Maza en bon vivant invite deux convives à venir goûter ses recettes et cocktails toujours (d)étonnants. Le clarinettiste Louis Sclavis et le violoncelliste Vincent Ségal, deux musiciens qui eux aussi débordent d'énergies et de projets en tout genre. Deux stylistes qui ont depuis belle lurette dépassé les histoires de spécialistes. Ces deux-là rappellent l'influence de la France chez le Chilien, terre d¹accueil pour lui et les siens, mais aussi terroir de nombre de compositeurs (Debussy, Ravel...) qu'il a dû écouter. Et ce même si quinze après ses débuts sous ces tropiques il demeure sujet à nombre de malentendus. Trop ceci, pas assez cela. Pour cet album, il y a tous les autres, son orchestre à géométrie variable, peuplé de musiciens qui sautent avec un naturel concerté d'instruments en instruments : percussions de toutes tailles, des cuivres et vents en pagaille, des cordes qui pleuvent, des voix, des claviers tant et si bien éclectiques que Carlos joue du Rhodes avec malice ! Il y a surtout deux femmes qui lui sont proches depuis des lustres : Mirza, sa femme, aux guitares et de la voix ; Ariana, sa première fan, pianiste ludique, accordéoniste tonique et chanteuse atypique.

Tous au service d¹une musique dont on ne sait toujours pas ce qui tient du geste improvisé, de l'écriture serrée. Qu'importe, finalement, pourvu que ça swingue. Et dans le genre, ce disque qui alterne les instants chavirés et les plages plus (re)posées, pas encore tout à fait calmées donne encore la pleine (dé)mesure de ce talent que l¹on a bien du mal à mesurer. Tellurique, chaotique, électrique, puis l'instant d'après mélancolique. Magnifique. Au jazz dans son assertion la plus actuelle, il revient plus explicitement avec ce disque, après avoir emprunté les chemins buissonniers des chansons d'écoliers, des chants révolutionnaires. Pour autant, comme l'indique (entre autres) l'ultime pièce, il n'oublie toujours pas de chanter, de délirer, de siffler... Il n'est décidément guère aisé de caser son désir de musiques dans un petit tiroir. Carlos Maza n'est pas si commode. Plus que du jazz en versions latines, il faudrait parler d'une certaine idée d'un incertain jazz, un art de dire envisagé non comme une formule académique, non comme un procédé de plus, plutôt comme une manière de vivre et faire vibrer son expressivité.

Jacques Denis                                                   

LOUIS  SCLAVIS

En 25 vingt-cinq années de pérégrinations les plus diverses, Louis Sclavis est devenu la figure de proue de la clarinette jazz européenne. Pas un répertoire qui ne soit pour lui matière à création musicale : l’œuvre du Duke comme la musique contemporaine, le free comme les folklores orientaux… la danse comme le cinéma ou la photo !
Rien ne résiste à l’art du maître qui sait transcender chaque genre pour lui donner une actualité sans précédent.


Louis Sclavis est né le 2 février 1953 à Lyon. Il apprend la clarinette en 1962, d'abord dans une harmonie de quartier puis au Conservatoire de Lyon. De 1975 à 1988, il joue avec le Workshop de Lyon, le Marvelous Band et la Marmite Infernale. Parallèlement il rencontre Didier Levallet, Michel Portal, Bernard Lubat, joue avec le Brotherhood of Breath de Chris Mac Gregor et le quartet d'Henri Texier . Sa carrière est lancée…
1982 : Il monte son premier groupe «le Tour de France» avec 6 autres musiciens originaires de différentes régions ; Gérard Siracusa, Yves Robert, Benat Achiary, Philippe Deschepper, Michel Doneda et Alain Gibert.
Dans le cadre de NATO et de FMP (Free Music Production Berlin), il joue et enregistre avec Evan Parker, Peter Brotzman, Tony Oxley, Lol Coxhill, Connie Bauer, John Lindberg, etc.
Il rencontre le photographe Guy Le Querrec avec lequel il collaborera à plusieurs spectacles : De l’eau dans le jazz, Oeil de Breiz, Jazz comme une image.
1984 : Il enregistre un disque solo, Clarinettes chez Ida records et monte un quartet avec Bruno Chevillon, Christian Ville et François Raulin avec lequel il se produit dans les principaux festivals français et étranger et élabore de nombreux «special projects». II enregistre avec ce groupe augmenté du violoniste Dominique Pifarely deux disques : Chine en 1987 sur Ida Records et ROUGE en 1991 sur ECM Records.
1988 : Obtient le prix Djjango Reinhardt décerné au "meilleur musicien de jazz français"
En collaboration avec Jacques Di Donato et Armand Angster, il monte le Trio de Clarinettes dont les concerts proposent un parcours alliant le répertoire contemporain à la musique improvisée.
1989 : II obtient avec son quartet le premier prix de la "Biennal de Barcelona" décerné au meilleur créateur européen .
Reçoit au MIDEM le British Jazz Award 90/91 du meilleur artiste étranger.
1990 : Création en sextet pour le Festival de Jazz de Paris d’un hommage à Duke EIlington. Enregistrement Ellington On The Air sur Ida Records. Obtient le "Django d'Or 93" attribué au meilleur disque de jazz français de l'année.
Travaille avec le «Quintet de clarinette» musique traditionnelle bretonne, le chanteur auvergnat André Ricros et le vielliste Valentin Clastrier avec lesquels il enregistre pour Silex :
1991 : Création Indigène pour Ie Festival Musiques Métisses d’Angoulême avec le Quintet de clarinettes breton .
Il rencontre la chorégraphe Mathilde Monnier avec laquelle il travaille sur plusieurs spectacles: A la renverse, Chinoiserie, Face Nord, Ainsi de suite.
1992 : II monte en collaboration avec Dominique Pifarely l’Acoustic Quartet avec Bruno Chevillon et Marc Ducret.
1993 : En co-production avec le Festival Banlieues Bleues, il crée le Double Trio composé d'Arcaod String Trio (Mark Dresser, Mark Feldman. Ernst Reijseger) et duTrio de Clarinettes. Création reprise par les festivals de Moers, Groningen, Vandoeuvre, Grenoble, etc. Enregistrement pour Enja Records "green dolphy suite".
Il joue avec le trio Romano–Sclavis-Texier (enregistrement pour Label Bleu de Carnet de routes).
Il joue et enregistre avec Joachim Kühn, Trilok Gurtu, Cecil Taylor Big Band...
1994 : Nouveau trio avec Bruno CHevillon (contrebasse) et François Merville (batterie).
1995 : Dans le cadre d’une commande de la Cité de la Musique, il monte le spectacle Périphérie pour dix musiciens en co-production avec le Festival Banlieues Bleues.
1996 : Tournée en duo avec le bandonéiste argentin Dino Saluzzi en Norvège, Danemark, Allemagne, Autriche, Slovénie, Pays-Bas…
Enregistre Ceux qui veillent la nuit avec Bruno Chevillon et François Merville (Label Bleu).
Reçoit en décembre 96, le Grand Prix National de la Musique décerné par le Ministère de la Culture
1997 : Tournée en trio avec Henri Texier et Aldo Romano en Afrique de l’est et du sud.
Création d’un quintet à vent Five easy pieces pour la radio de Hambourg NDR avec Yves Robert, François Corneloup, Michel Godard et Laurent Dehors.
Participe avec Jean-Pierre Drouet et Catherine Jauniaux au nouveau spectacle Fin et Début du chorégraphe François Verret.
Sort une compilation de toutes ses musiques de spectacles dans un album intitulé Danses et autres scènes (Label Bleu).
1998 : Tournée en Asie et en Chine avec Michel Portal, Daniel Humair et Bruno Chevillon.
Il se produit en concert avec son trio et Dave Douglas au Festival de la Hague et de Vienne où il joue simultanément avec une section rythmique qui elle, se trouve à la Knitting Factory (New York), grâce à une connexion internet.
1999 : Il compose la musique du film de Bertrand Tavernir, Ca commence aujourd’hui.