Black Saint. Un nom de maison de disques qui laisse déjà entendre ceux qui
se trament derrière.
Sur ce label italien, dont les studios étaient basés à Milan, les esprits de
la Great Black Music auront gravé des traces pour la postérité. Black Saint,
une étiquette bien connue des amateurs du jazz ouvert et libre, un dégradé de
toutes couleurs, du vert à l’orange, en passant par le bleu. Du blues, du
jazz, du gospel, il y a tout cela dans la musique de David Murray, saxophoniste
natif de la côte Ouest, élevé dans le giron de l’Eglise, émancipé aux
vents libertaires des années 70, statufié sur le toit du jazz qu’est New
York dès les années 80. Depuis, il s’est installé à Paris, d’où il est
reparti en quête d’aventures sonores… Sans jamais chercher à faire table
rase du passé. Sans racines, nul avenir.
De la fin des années 70 au début des années 90, David Murray a gravé
dix-sept sillons pour le compte du label italien, où il s’illustra sous son
nom, aux côtés du World Saxophone Quartet, la formation à laquelle il reste
depuis toujours attaché corps et âme, mais aussi avec Randy Weston, Dave
Burell, Lawrence “Butch” Morris, Olu Dara, Anthony Davis, Craig Harris, John
Hicks, James “Blood” Ulmer, Don Pullen, Steve Coleman et de nombreux
autres… La plupart de ces albums avaient depuis disparu des bacs des magasins.
Les voilà tous de nouveau disponibles sur Internet, chaque disque étant agrémenté
de commentaires de leur auteur. Que de souvenirs émus aux compagnons de route
disparus… Il était temps de remettre de l’ordre dans ce catalogue, d’en
faire l’inventaire pour la jeune génération, pour aussi les anciens amateurs
de cire noire, convertis depuis au miracle de la digitalisation. Certes, mais
que seraient le passé et l’avenir sans le présent ?
C’est pourquoi le saxophoniste réactive sur scène et sur disque le Black
Saint Quartet, plus de vingt ans d'âge, en une nouvelle formule qui investit le
répertoire créé sur ce label mais propose aussi de nouvelles compositions.
David Murray vient d'ailleurs d’enregistrer un nouvel album en janvier 2007,
à New York. “Sacred Ground”, avec deux piliers du Black Saint Quartet, de
vieux complices qui résument bien l’ouverture du saxophoniste, le bassiste
Ray Drummond et le batteur Andrew Cyrille. Le jazz dans tout son assise
classique, le jazz dans toute son ouverture polyrythmique… Pour compléter ce
duo qui fait plus qu’accompagner David Murray, Lafayette Gilchrist remplace le
regretté John Hicks... Ce jeune pianiste de Baltimore a dans les doigts toute
l’histoire et déjà une bonne partie de ce qui va suivre aussi. Et pour que
ce « couronnement » soit parfait, le quartet accueille une invitée, égérie
du jazz oblique qui a d’ailleurs posé sa voix sur quelques faces du label
Black Saint. Imprégnée de soul et de folk, Cassandra Wilson y interprète avec
les subtilités qu’on lui connaît des textes d’Ishmael Reed, l’écrivain
surréaliste qui a marqué de sa plume aiguisée toute une génération. Celle
du Black Saint David Murray…
BIOGRAPHIE
“ Je n’ai jamais voulu endosser le costume du parfait bopper, mais juste être
un musicien, un musicien du monde, pas un world musician.” Depuis qu’il
s’est installé en France, au milieu des années 90, le saxophoniste américain
est parti à la découverte de territoires musicaux : en Guadeloupe, à Cuba, en
Afrique du Sud, au Sénégal… Des expériences de terrain qui l’ont éloigné
d’un certain jazz tout en le rapprochant du jazz tel qu’il l’entend.
"Sois Bop et tais-toi! Impossible pour le jeune David, contemporain de l’état
civil de free, la dernière aventure du jazzman fin de siècle, impossible pour
ce fils de méthodistes, qui retrouve dans l’espace coltranien et les fleurs
du mal ayleriennes la figure de nègre spirituel. David a aujourd’hui 45 ans
et plus de 220 albums derrière lui…
Dans la dernière ligne des années 90 on a parlé de fusion, de world music,
voire de panafricanisme à propos de David Murray depuis qu’il a entrepris le
voyage à rebours à travers les Caraïbes, les « petites » Amériques, via
l’Afrique du Sud et le Sénégal".
Extrait de la biographie de David Murray par Blaise Makossa (2000)
Avant d’aborder ce "voyage à rebours", David Murray a brûlé les
étapes de l’histoire du jazz : né à Oakland, il grandit à Berkeley et étudie
avec Catherine Murray (organiste et mère de David), Bobby Bradford, Arthur
Blythe, Stanley Crouch, Margaret Kohn et bien d’autres jusqu’à son départ
du Ponoma College (Los Angeles) pour New York où il s’installe en 1975.
A New York ce sont Cecil Taylor, avec qui il joue, et Dewey Redman qui
l’encouragent. Là encore des rencontres, d’hommes et de musiques: Sunny
Murray, Tony Braxton, Oliver Lake, Don Cherry. Au sein de l’Energy band de Ted
Daniels, il travaille avec Hamiett Bluiett, Lester Bowie et Frank Lowe.
En 1976, après une première tournée européenne, David Murray monte un de ses
groupes mythiques, le World Saxophone Quartet avec Oliver Lake, Hamiett Bluiett
et Julius Hemphill.
Il entre dans une dynamique de créativité intense, enchaînant enregistrements
et formations à géométries diverses.
De Jerry Garcia à Max Roach en passant par Randy Weston ou Elvin Jones, David
Murray multiplie les rencontres jusque vers 1978, moment où il développe son
quartet puis octet et quintet et se consacre à ses propres formations. Sans
pour autant hésiter à se lancer dans d’autres créations puisqu’il fait
appel à des cordes (concert au Public Theatre à New York en 1982), des
tambours Ka de Guadeloupe (Créole, 1998), des musiciens et danseurs d’Afrique
du Sud (M’Bizo, 1998), fruits de ses nombreux voyages…
Les récompenses de David Murray incluent: un Grammy pour Blues for Coltrane,
1988, un Guggenheim Fellowship, le Bird Award, le Danish Jazz Par Prize, le
Ralph J. Simon Rex Award. Il a été nommé Personnalité du Guiness Jazz
Festival (1994), Musicien de la décennie (1980) par le Village Voice et
Musicien de l'année par le New York Newsday in 1992. Deux documentaires ont été
réalisés sur sa vie, "Speaking in Tongues" (1982) et
"Jazzman" qui a été nominé au Festival du Film de Baltimore en
1999.
« Dans la mouvance du post-free jazz, Murray combine les héritages du free des
années 70 et du jazz New Orleans: en résulte une musique paroxystique, aux
effets exacerbés. Il incarne un courant qui prône le retour aux éléments
africains et à une sonorité agressive. »
extrait du Dictionnaire du jazz, éd. Laffont, 1995